Métro
Sa voix, son mépris. Leur acharnement idiot. Cette impression de lutte continuelle, et ceux qui écrasent les autres, ceux qui jettent leurs papiers. La boue de cette masse, la buée de leurs souffles réunis. Quel autel et quel rite ! A l’ouverture des portes puis à leur fermeture, là où les meuglements se poussent, là où les fous sortent les crocs… La rame démarre, elle est fidèle. Elle a les horaires établis du système. Elle charrie, indolente, ces milliers de teigneux et qui bavent et qui bouillent. Les lumières sont glauques, vitreuses, elles tombent sur les dos crispés de la cohue. L’ébranlement de la bête en marche fait grogner quelques cœurs étouffés. La vieille a mal aux pieds et supporte mal la chaleur de cette soupe humaine mais ce n’est pas trop grave car le manteau qu’elle porte a fait hurler bien plus d’un animal. Les valises et les sacs, des murs de vie et de travail, d’accessoires et de saletés ; des cuirs odorants, des laines et des cravates. Ce lot de bouches arrogantes et de regards fuyants, ce tas de rages et de croassements, l’image est infernale et pourtant si palpable… Je touche l’imper de cet homme et je vois qu’il s’énerve, il ne dit rien mais se fige dans le silence de l’emportement… Tristes et hagards, mes yeux perdus, fermés, ouverts, dérangés par la vue désolante ; perdus tout simplement au milieu de ce lieu convoité par tant de lâches ; et les larmes qui perlent au-dedans, qui suintent et tombent dans un vide obscurci par le chagrin de devoir assister à cette joute barbare, écœurante.
Train. Veste de voyageur. L’espace troqué contre le temps. On y respire la vie des autres, leur esprit nécrosé, la moue de leur dédain. On y rencontre sa propre déchéance, ses propres manques, faiblesse, humeur, rage, lassitude. Il faudrait de l’acide et tous, ils se désagrègeraient. Le mouvement cesserait, laissant fixé à son ahurissement le peuple dépossédé. Sur les rails, plus de grincements, plus de rouille ; le silence, l’arrêt de ceux qui courent et vivent dans l’urgence. L’arrêt de la machine. Enfin.