Sans commentaire
« Nous vivons dans un étrange pays, où les vols de scellés, les écoutes sauvages, les filatures, les coups tordus, ces pratiques extraordinaires sont presque devenues notre ordinaire… Qui s’en émeut encore en France ? Dix ans durant, dans les dossiers que j’ai instruits, ne serait-ce que partiellement, la destruction des archives m’est apparue comme un sport national. J’ai connu successivement l’incendie volontaire embrasant les entrepôts du Havre, qui abritaient les archives du Crédit lyonnais ; l’incendie inexpliqué dévastant le siège social de cette même banque ; la destruction tout aussi mystérieuse des archives d’une filiale du Crédit lyonnais à la veille de ma visite ; la disparition-provocation d’une caisse de scellés dans les locaux de la brigade financière ; le cambriolage au siège de la FIBA, la banque franco-gabonaise, au lendemain d’une perquisition, pour nettoyer les tiroirs au cas où j’aurais eu envie de revenir faire un tour… Quand il ne s’agissait pas de broyeuses tournant à plein régime, par sacs entiers, dans les heures qui précédaient notre arrivée.
J’arrête là cette liste désolante de délits qui font ressembler la République française à une démocratie de façade où les criminels ont l’arrogance de l’impunité. Des réseaux organisés, appuyés sur une logistique sophistiquée, se permettent tout : harceler les magistrats, voler des procès-verbaux, cambrioler n’importe quel domicile ou détruire des pièces compromettantes… Mais le monde tourne à l’envers : les suspects semblent protégés, tandis qu’on se défie des magistrats. »
Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?, Eva JOLY