Vie sauvage
"Les questions, toujours les mêmes, l’assaillaient.
Comment accepter ? Quand le passé, au lieu d’être un appui, devient l’arme de toutes les tortures ; quand l’avenir se dérobe ; quand il ne reste que soi ? Quand ceux qui vous entourent, malgré tout ce qu’ils vous donnent, ne peuvent remplacer ce que l’on a perdu ? Quand on en veut à la vie de ne pas être fort ?
(…)
Désormais, on la verrait comme elle était. Comme elle était vraiment : avec sa souffrance. Elle était cette souffrance. N’en déplaise à ses parents.
-Tu n’as pas le droit de te plaindre ! lui disaient-ils toujours. Quand on voit la misère du monde…
-Te rends-tu compte de la chance que tu as ? Il y en a qui supportent bien pire.
En se dirigeant vers l’escalator qui descendait au supermarché, Claudia avait envisagé le pire. Tout le pire auquel elle avait échappé.
(…)
Livrée à elle-même, Claudia se sentait perdue.
Ceux qui admiraient son talent et sa nature passionnée – si forte, si efficace, si indépendante – ne voyaient pas que cela n’était que travail. Travail acharné, forcené, pour attirer l’attention. Depuis son enfance, elle avait besoin de compliments pour se rassurer.
Alors elle s’était dépensée sans compter. Faisant plaisir aux autres. Couvrant ses proches de cadeaux.
Générosité intéressée.
Toute sa vie, elle avait eu peur de ne pas être aimée."
Vie sauvage, Philip Rohr