
"Si l'exercice du pouvoir présidentiel tend à s'identifier à une sorte de campagne électorale initerrompue, les critères d'une bonne communication politique obéissent de plus en plus à une rhétorique performative (les discours fabriquent des faits ou des situations) qui n'a plus pour objectif de transmettre des informations ni d'éclairer des décisions, mais d'agir sur les émotions et les états d'âme des électeurs, considérés de plus en plus comme le public d'un spectacle. Et pour cela de proposer non plus un argumentaire et des programmes, mais des personnages et des récits, la mise en scène de la démocratie plutôt que son exercice.
La capacité à structurer une vision politique non pas avec des arguments rationnels, mais en racontant des histoires, est devenue la clé de la conquête du pouvoir et de son exercice dans des sociétés hypermédiatisées, parcourues par des flux continuels de rumeurs, de fausses nouvelles, de manipulations. Ce n'est plus la pertinence qui donne à la parole publique son efficacité, mais la plausibilité, la capacité à emporter l'adhésion, à séduire, à tromper (comme le fameux slogan "Travailler plus pour gagner plus" de Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle française de 2007). Le succès d'une candidature ne dépend plus de la cohérence d'un programme économique et de la pertinence des solutions proposées, ni même d'une vision lucide des enjeux géostratégiques ou écologiques, mais de la capacité à mobiliser en sa faveur des grands courants d'audience et d'adhésion... Si l'art du roman constituait une forme d'énonciation paradoxale de la vérité qu'Aragon définissait comme un "mentir vrai", les spin doctors pratiquent le storytelling comme un art de la tromperie absolue, un "mentir faux" si l'on peut dire, une forme nouvelle de désinformation."
Christian SALMON, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, p.136-137