
C’est un monceau d’années. Ne soyons pas trop généreux avec ses qualificatifs, elle en serait plus cruelle. C’est un reste de sédiments, usés les uns par les autres et plus rarement nourris par un reste de marée. C’est ce qu’on nous laisse à défaut d’avoir pris, des souvenances, des amours, et le cœur concassé, l’ensemble d’un corps partagé entre ses élans et ses déchéances, un impossible recommencement. C’est plus que nous-même, au-delà de la zone personnelle ; au ciel ? A l’autre bout ? Du côté de quel infini ?
C’est hier et demain, pour un temps réduit à de la simple pacotille, une breloque de plus sur la terre comme au ciel, une miette, une poudre de fourmi. C’est si peu et c’est pourtant si long… Quel trafic, quelle magie ? Qu’y pouvons-nous et qu’avons-nous fait pour cela ? Nous ne baignons que dans nos propres jours, insoucieux de la chute et des litres passés, de sang noir et de chair molle, qui ont nourri la terre, pour nos éveils, pour nos désirs. Arrachés à eux nous ne sommes que nous-mêmes, en lueur d’existence, en falot ballottage, contraints d’aspirer à une réussite qui nous égare. On nous enlève notre silence. Peu à peu on nous enlève notre voix. Pour quelle misère prochaine, pour quelle engeance affaiblie de naissance ? Pour quelle vie, ce monceau d’années, pacotille, sédiments. Pour quelle rare poignée d’espérance et de contemplation. Demain. Très loin demain. Après beaucoup de nous-mêmes. Tous ces morceaux de cœurs oublieux des sangs noirs qui ont taché la terre. Sans souvenance, avec le cri au corps et la réussite à l’âme. Sans vie pour ce que nous sommes. Sans mémoire dans le monde. Graine fossile qui polluera ce peu que nous étions encore.