Lundi 21 mai 2007

 

A propos d’une certaine conception de l’idéologie du travail…

 

Extrait d’un livre d’André GORZ, Métamorphoses du Travail, écrit en 1988. C’est tout à fait d’actualité…

 

 

« Dans pareille situation, l’exaltation de l’effort, l’affirmation de l’unité du métier et de la vie ne peuvent être que l’idéologie d’une élite privilégiée qui accapare les emplois bien rémunérés, qualifiés et stables et justifie cet accaparement au nom de ses capacités supérieures. L’idéologie du travail, la morale de l’effort deviennent dès lors la couverture de l’égoïsme hypercompétitif et du carriérisme : les meilleurs réussissent, les autres n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes ; il faut encourager et récompenser l’effort, donc ne pas faire de cadeaux aux chômeurs, aux pauvres et autres « fainéants ».

 

Cette idéologie (dont le thatchérisme offre, en Europe, l’expression la plus franche) a, du point de vue du capital, une rationalité rigoureuse : il s’agit de motiver une main-d’œuvre difficilement remplaçable (pour le moment, au moins) et de la contrôler idéologiquement faute de pouvoir la contrôler matériellement. Pour cela, il faut préserver chez elle l’éthique du travail, détruire les solidarités qui pourraient la lier aux moins privilégiés, lui persuader que c’est en travaillant le plus possible qu’elle servira le mieux l’intérêt de la collectivité en plus du sien propre. Il faudra donc masquer le fait qu’il y a un croissant excédent structurel de main-d’œuvre et une pénurie structurelle croissante d’emplois stables et à plein temps ; bref que l’économie n’a plus besoin – et aura de moins en moins besoin – du travail de tous et de toutes. Et que, par conséquent, la « société de travail » est caduque : le travail ne peut plus servir de fondement à l’intégration sociale. Mais, pour masquer ces faits, il faut trouver des explications de rechange à la montée du chômage et de la précarité de l’emploi. On dira donc que chômeurs et précaires ne cherchent pas vraiment du travail, n’ont pas d’aptitudes professionnelles suffisantes, sont incités à la paresse par des indemnités de chômage trop généreuses, etc. on ajoutera que tous ces gens touchent des salaires trop élevés pour le peu qu’ils savent faire, de sorte que l’économie, ployant sous les charges excessives, n’a plus le dynamisme nécessaire pour créer un nombre croissant d’emplois. Et on conclura : « Pour vaincre le chômage, il faut travailler plus. »

 

(…)

 

Travailler le plus possible, dans ces conditions, c’est non pas servir la collectivité mais se conduire en détenteur d’un privilège qu’on défend contre la convoitise des autres. »

 

 

par Exuvie publié dans : Citations
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