
Maurice Ravel et le Concerto pour la main gauche
Jean Tardieu
"Bien en deçà du niveau de la vie, je me débattais péniblement dans un brouillard de palpitations mornes, lorsqu’un chapelet de fusées coupa ce magma d’une longue et nette ponctuation de mots : choix ! décision ! entêtement ! solennité ! conspiration ! catégories ! solitude !
Alors l’unique main, libérée, s’en alla légèrement tracer des cercles magiques autour des membres d’onyx, toucher les marbres asphyxiés, comparer leur fraîcheur avec celle de la nuit, peser la vie et la mort dans une balance de platine, distribuer à mille assassins corrects habits noirs et cravates blanches.
Le diamant précis coupant les vitres sans défense.
Pas de soleil, pas de vent au dehors. Pas d’heure. Pas de saison. Mais des passages intermittents d’étincelles en pluie, des fuites distinguées de dames démentes apportant au bal le satin pour danser et la corde pour se pendre. Et puis, - ailleurs, - inattendus, - brusquement, - des martèlements de tambours sur les tempes et les cordes tendues jusqu’à se rompre et le cerveau près de crier : assez ! assez ! La main, aussitôt, le console avec un serpentin de louanges terriblement tristes et charmantes, hélas ! comme si ce cœur trop fin pouvait pleurer, comme s’il connaissait les mots de notre langue. Ah !
… Il nous reste les joies funèbres de l’accélération lancée vers l’abîme, - de l’accélération têtue, croissante, infernale des couples de danseurs sous les lustres, - de l’accélération frénétique en défi au monde éteint, ensorcelé et soyeux, - de l’accélération lancée à la mort, jusqu’à faire enfin sortir des acrobates de la main ivre, cette âme transie de froid qui tenait la tendresse humaine serrée dans un corset de fer, par pudeur, par fierté, pour RIEN !"